Devenue l’épice la plus chère au monde après le safran, la vanille est un enjeu décisif à Madagascar, d’où provient plus de 80% de la vanille produite au niveau mondial. Produite essentiellement dans la région SAVA, au nord-est du pays, l’orchidée devenue un véritable or noir ferait vivre entre 80 000 et 100 000 cultivateurs. Un eldorado de courte durée. Depuis plusieurs années, la filière vanille est cernée par les difficultés : corruption, flambée des prix, dégradation de la qualité,  insécurité, risques naturels et concurrence de la vanille synthétique.

Pour comprendre l’histoire, il faut remonter le temps d’une décennie. Un contexte socio-politique marqué par la complexité engendrera l’affaiblissement institutionnel d’un État déjà en grande difficulté, la dégradation des indicateurs de gouvernance, ainsi que la recrudescence de pratiques corruptives. Dans la région SAVA, zone historique de production de la vanille, les infrastructures routières quasi-inexistantes et l’enclavement géographique faciliteront la prise de contrôle progressive de la zone par « les barons de la vanille ».

L’offre déclinante, impactée par les catastrophes climatiques successives sources de destruction des plants de vanille [1] et la demande internationale en forte hausse, ont entraîné une flambée des prix : vendu en moyenne moins de 100 €/kg sur les dernières décennies, le cours de la vanille a atteint près de 650 €/kg en février 2018. Une bonne nouvelle, à court terme, pour un pays dont l’économie est essentiellement basée sur les produits agricoles et qui connaît ainsi une hausse de ses recettes d’exportation. A long terme, l’issue est moins certaine. La fragilité macroéconomique préexistante risque d’être renforcée par l’instabilité d’un secteur difficilement prévisible, avec en toile de fond les prémices d’un syndrome hollandais [2] qui pourraient se dessiner. [3]

 

 

Ces prix presque irréels ont fait de l’orchidée reine un véritable or noir. La région SAVA, région enclavée où les infrastructures routières sont quasi-inexistantes, est ainsi devenue peu à peu une zone de non-droit : les vols de gousses se développent, conduisant les cultivateurs à récolter avant maturité ou à dormir dans leur champ par peur de perdre le fruit de leur travail, tandis que la justice populaire tente d’apporter des solutions locales, conduisant à de graves exactions.

Les gousses récoltées trop tôt sont conditionnées sous vide pour gonfler artificiellement leur poids. Un ensemble de pratiques qui conduit à une dégradation progressive d’une qualité autrefois célébrée dans le monde entier.

Le vent commence à tourner.

La spéculation ambiante n’améliore en rien les choses. La région SAVA est également localisée au cœur du trafic illégal de bois de rose, bois précieux à croissance très lente dont l’exportation est interdite par la CITES [4], mais régulièrement expédié vers la Chine dans l’impunité la plus totale. [5] Les fortunes douteuses issues des malversations du bois de rose sont « recyclées » de manière spéculative : les collecteurs achètent d’importants volumes de vanille et les stockent jusqu’à ce qu’ils puissent les proposer aux principaux exportateurs à prix d’or.

Synthétisée pour la première fois il y a plus d’un siècle, la vanilline artificielle est quasi majoritaire sur le marché français. Malgré le désir de naturel des consommateurs, elle a su s’imposer grâce à un prix défiant toute concurrence (entre 10 et 15 €/kg), ce qui est l’un des facteurs explicatifs de l’accroissement de la demande en clou de girofle, Madagascar figurant parmi les principaux producteurs, dont l’essence entre dans la composition de la vanille synthétique. A l’heure où l’offre de vanille naturelle peine à satisfaire la demande, que les prix sont difficilement maîtrisés et que la qualité s’en ressent, la vanille de synthèse offre des débouchés certains.

La région SAVA, dont le nom est issu de la contraction des premières lettres des principales villes, concentre l’essentiel de la production de vanille.

 

Le tableau est sombre, mais l’espoir demeure. Une situation suivie de très près par les acheteurs européens et américains, premiers importateurs de vanille de Madagascar, qui pourrait progressivement prendre une tournure favorable : sur la période récente, une stabilisation autour de 500 €/kg en raison d’une légère baisse de la demande et d’une hausse des volumes exportés lors de la dernière récolte (2018/2019) a été observée. Au niveau institutionnel, afin de tenter de parer aux difficultés, le gouvernement a décidé officiellement des dates de récolte des gousses pour chaque village et interdit le conditionnement sous vide utilisé pour les gousses récoltées trop tôt. Les industriels se mobilisent à leur tour : la mise en place du fonds d’investissement Livehoods par Danone et Mars tente de rendre la filière plus transparente et surtout plus qualitative, en s’appuyant sur le travail de l’ONG malgache Fanamby. [6] Des objectifs similaires sont poursuivis par la plateforme interprofessionnelle Sustainable Vanilla Initiative dont les 22 membres tentent d’améliorer la traçabilité des gousses. Si aucune réforme profonde de la filière n’est entreprise, la vanille de Madagascar vivra les derniers moments d’un eldorado de courte durée. Un challenge de taille, mais porteur d’espoir.

 

[1] La dernière en date, le cyclone Enawo en mars 2017 a causé la perte de près de 30% des plantations de vanille.

[2] Dans un contexte marqué par l’envolée du prix des matières premières, l’accroissement des recettes d’exportation tend à apprécier la monnaie locale en raison de l’entrée massive de devises. L’exploitation massive de la rente devient une priorité et limite les investissements dans d’autres secteurs productifs. A terme, lorsque la ressource naturelle se raréfie, l’économie entre alors dans une phase de stagnation.

[3] Fonds monétaire international (FMI), République de Madagascar, rapport du FMI n°17/224 (2017)

[4] Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction

[5] Marion ZUCCO, « La CITES, instrument de lutte contre les trafics illicites de ressources naturelles ? Le cas du bois de rose à Madagascar », Revue Afrique Durable 2030 n°3, Africa 21 (2017)

[6] Sur dix ans, deux millions d’euros ont été investis pour permettre notamment la modernisation des techniques de production ainsi que la création d’une coopérative détenue par les agriculteurs eux-mêmes.