Flipflopi est le premier bateau au monde 100% construit en plastique recyclé. Une initiative africaine qui œuvre à la sensibilisation des populations à la pollution plastique dans les océans et les invite à repenser leur comportement de consommation de plastique à usage unique.

 

Plastique, l’envahisseur est parmi nous

Dans les années 50, 2 millions de tonnes de plastique étaient produites par an. Aujourd’hui, un million de bouteilles en plastique est consommé chaque minute dans le monde. Chaque année, ce sont plus de 500 billions de sacs en plastique jetables qui sont utilisés, parfois quelques secondes seulement. 50% du plastique produit est destiné à n’être utilisé qu’une seule fois.

La production annuelle de plastique atteint désormais plus de 350 millions de tonnes par an dont 8 millions de tonnes se retrouvent dans les océans chaque année (80% étant à usage unique).

Dans son rapport « L’état des plastiques » (2018), les Nations Unies estiment que durant les derniers 65 ans, 9 milliards de tonnes de plastique ont été produites. 12% ont été incinérées et seulement 9% ont été recyclées. Il est estimé que déjà 150 millions de tonnes de plastique sont présentes dans les océans[1] .

Les régions côtières sont loin d’être les seules responsables de la pollution plastique dans les océans. La majorité du plastique, et des déchets en général, sont acheminés dans les océans par les fleuves et leurs affluents. A eux seuls, 10 fleuves du monde transportent plus de 90% des déchets plastique qui finissent dans les océans. Il s’agit entre autres du Niger, du Nil, de l’Indus, du Gange, de l’Amour et du Mékong qui prennent source bien loin du littoral océanique.

La fondation Ellen Mc Arthur estime que, si l’on ne change rien à nos habitudes, il y aura plus de plastique que de poissons (en poids) dans les océans d’ici 2050[2].

C’est une catastrophe environnementale sans précédent.

 

Le continent africain avance dans le combat politique contre les sacs plastiques

L’Afrique est le continent qui a pris le plus de mesures au niveau national contre l’usage et la production des sacs plastiques. Sur les 54 pays du continent, 21 pays ont voté une interdiction totale ou partielle des sacs plastiques. En 2018, 58% d’entre eux avaient mis ces interdictions en application, même si en pratique dans de nombreux pays de grosses difficultés persistent en matière du respect de ces interdictions.

On peut citer le Kenya en exemple en matière du respect de l’interdiction totale de la production, de la distribution et de l’usage des sacs plastiques sur son territoire. Cette mesure, instaurée en 2017 sous l’impulsion de la ministre de l’environnement, Pr Judy Wakhungu (aujourd’hui ambassadrice du Kenya en France), est la plus stricte au monde, avec de lourdes amendes voire des peines de prison en cas de non-respect.

En comparaison, seulement 5 pays asiatiques ont pris de telles mesures.

 

Le projet Flipflopi, ou comment initier une révolution plastique depuis le continent africain

A l’origine du projet, comment une baignade dans l’Océan Indien s’est transformée en une première mondiale…

Début 2016, Ben Morison, gérant d’une agence de voyage en ligne, se baignait dans les eaux chaudes de l’Océan Indien à Zanzibar. Sur la plage, une multitude de tongs échouées…

L’idée folle du projet Flipflopi était née (« flipflop » voulant dire tong en anglais).

Ben, accompagné de son allié Dipesh Pabari, se mit en quête d’un maître constructeur de boutre, le bateau traditionnel qui navigue sur l’Océan Indien depuis plus de 1000 ans. Ils rencontrèrent Ali Skanda à Lamu.

Ali vient d’une famille dont les origines remontent aux premiers habitants de Lamu au 14ème siècle. Son père et son grand-père étaient déjà charpentiers marins. Ali reprit le flambeau avec brio puisque un de ses boutres trône au Smithsonian National Museum à Washington DC.

Flipflopi/Finnegan Flint

 

Armés de leur profonde conscience environnementale et d’un fort désir de changement, le trio, rejoint par une équipe de volontaires déterminés, lança les prémisses de la révolution plastique.

« En se concentrant seulement sur un horizon à court terme, de nos jours les gens ne se préoccupent que de l’argent, et ils ne pensent pas à ce qui va arriver après. Aujourd’hui tout le monde est affecté par le plastique, mais nous avons la solution. » Ali Skanda

Des actions de nettoyage de plages furent organisées dans l’archipel de Lamu, au Kenya. Près de 50 tonnes de déchets en tout genre furent collectés. La construction du bateau débuta en Novembre 2016 dans l’atelier d’Ali à Lamu,.

Une fois collecté, les déchets plastiques ont été triés par catégorie (PET, HDPE, PP), puis broyés, fondus et moulus afin de donner naissance aux premières pièces du bateau.

« Nous voulions inspirer un changement d’une manière positive, nous avons donc décidé de recouvrir tout le bateau de tongs, le rendant ainsi multicolore et attrayant. Les tongs sont, en effet, l’un des plus importants composants des déchets plastiques sur les plages du Kenya. Tout naturellement, nous avons nommé le bateau, Flipflopi »

Au final, près de 10 tonnes de plastique et 30 000 tongs trouvées sur les plages kényanes ont été nécessaires pour construire ce prototype de 9 mètres de long. Le 15 septembre 2018, Flipflopi, le premier bateau au monde 100% en plastique recyclé, s’est jeté à l’eau à Lamu lors de la Journée Mondiale des nettoyages de plage.

L’expédition de Lamu à Zanzibar, la révolution plastique en marche

Mais, bien sûr, le projet ne se résume pas à la construction d’un bateau en plastique. Le but du projet est d’initier, depuis l’Afrique, une révolution plastique à travers tout l’Océan Indien afin de contribuer au mouvement mondial contre le plastique à usage unique et d’impliquer les consommateurs de tout l’Océan Indien qui détiennent les clés de la santé future des océans.

En effet, parmi les 20 pays qui contribuent le plus à la pollution plastique dans les océans (en millions de tonnes par an), 9 sont bordés par l’Océan Indien (Indonésie, Sri Lanka, Thaïlande, Malaisie, Bangladesh, Afrique du Sud, Inde, Pakistan, Myanmar)[3]. Au gré des courants, tous ces déchets plastiques se retrouvent sur les plages du monde entier et ou dans les fameux 5 continents de plastique qui peuplent désormais nos océans.

Le message véhiculé par le projet est simple : le plastique à usage unique est un non-sens, le plastique mérite une seconde vie. L’équipe de Flipflopi aspire à un monde sans plastique à usage unique et souhaite partager ce message auprès du plus grand nombre et le plus loin possible.

« Le boutre était le premier moyen de communication… il reliait tous les continents. Aujourd’hui, nous utilisons le boutre pour communiquer l’urgence de la pollution plastique marine. » Ali Skanda

Le 24 janvier 2019, Flipflopi se lança dans sa première expédition (sponsorisée par l’initiative Clean Seas du Programme des Nations Unies pour l’Environnement) de Lamu à Stone Town à Zanzibar.

Flipflopi/Finnegan Flint

 

Tout au long des 580 kilomètres parcourus et durant les 14 jours qu’a duré la traversée, l’équipe du projet :

  • organisa 8 évènements communautaires avec plus de 50 partenaires de la protection de l’environnement et de l’écotourisme ;
  • rencontra plus de 3000 enfants qui eurent la possibilité de monter sur le bateau et d’être sensibilisé à la pollution plastique dans les océans ;
  • mena plus de 50 ateliers de recyclage en utilisant des ressources disponibles localement pour donner une seconde vie aux bouteilles en plastique;
  • participa à 3 nettoyages de plage.

L’équipe a ainsi réussi à capter l’attention et le soutien de nombreux acteurs clés publics ou privés, tels que le ministère de l’environnement du Kenya, le vice-président de Zanzibar ou le groupement des industriels du plastique PETCO Kenya, qui ont tous promis de prendre des mesures contre la pollution plastique dans les océans.

« Grâce à l’expédition, nous avons créé les conditions préalables pour permettre le changement. » Ben Morison

A la suite de l’expédition, 33 hôtels des côtes kényanes et tanzaniennes se sont engagés à bannir l’utilisation de pailles et de bouteilles en plastique dans leurs établissements.

A Stone Town, Flipflopi fut accueilli par le président de l’Assemblée Générale des Nations Unies sur l’environnement où, suite à l’expédition, le bateau fut au centre de son Exposition sur les Innovations Durables au siège du PNUE à Nairobi en mars 2019.

 

Les suites du projet, voir plus grand et plus loin

« Le but final est de vivre dans un monde sans plastique à usage unique, en ce moment nous ne sommes qu’en train de l’imaginer. Le bateau est le moyen d’atteindre cet objectif. Ce que nous avons fait jusqu’à présent est d’avoir donné une seconde vie au plastique, ce que nous avons besoin de faire est de mettre fin au plastique à usage unique. » Dipesh Pabari

Flipflopi (9 mètres de long) permet de naviguer sur de courtes distances. Comme il l’a montré de Lamu à Zanzibar, il peut inspirer un grand nombre d’individus à repenser leur consommation de plastique. Mais il ne résoudra pas le problème du plastique sur les plages kényanes. En effet, le plastique dans les océans n’a pas de frontière et des tonnes de plastique provenant de tous les horizons continueront à s’échouer de Lamu à Wasini.

Flipflopi/Finnegan Flint

 

Il est inutile de penser LOCAL si on veut lutter contre la pollution plastique dans les océans. Il est impératif de penser GLOBAL.

C’est pourquoi, l’équipe du projet souhaite désormais construire un plus grand bateau (20 mètres de long), Flipflopi Kubwa, (« kubwa » voulant dire grand en kiswahili), toujours entièrement en plastique recyclé trouvé sur les plages kényanes, capable de naviguer sur toutes les mers du monde. Ce bateau permettra de délivrer leur message dans tout l’Océan Indien et bien au-delà.

Pour en savoir plus et soutenir le projet Flipflopi: https://www.gofundme.com/flipflopi-project-the-big-dhow

 

 

Notes

[1] Ocean Conservancy and McKinsey Center for Business and Environment (2015), Stemming the Tide

[2] Ellen Mc Arthur Foundation (2016), The New Plastics Economy Rethinking the future of plastics

[3] Jambeck, J. R. et al. (2015). Plastic waste inputs from land into the ocean. Science, 347(6223), 768–771.