Penser et agir pour l’entrepreneuriat en Afrique

Éclairages

Des articles qui permettent de mieux comprendre certains enjeux d’actualité et de fond liés à l’entrepreneuriat africain: le contexte politique, les perspectives économique, des enjeux sociaux-culturels…

Éducation des filles, émancipation des femmes

Aujourd’hui, de nombreuses jeunes filles rencontrent des barrières importantes concernant l’accès à l’éducation – primaire, secondaire et supérieure –, l’obtention d’un emploi décent et rémunérateur, l’accès aux financements… Leur éducation…

Aujourd’hui, de nombreuses jeunes filles rencontrent des barrières importantes concernant l’accès à l’éducation – primaire, secondaire et supérieure –, l’obtention d’un emploi décent et rémunérateur, l’accès aux financements… Leur éducation est souvent jugée non prioritaire, quand elle est en réalité un premier pas vers leur émancipation et leur autonomisation.

 

Une formation inclusive, pertinente et de qualité…

L’Afrique subsaharienne compte 30 millions d’enfants exclus du système scolaire. Les filles, les populations rurales et les communautés marginalisées sont particulièrement touchées. Un des obstacles les plus persistants à la scolarisation des filles est la faible valeur accordée par la société à leur éducation. Lorsque la scolarité n’est plus obligatoire, les familles n’inscrivent pas leur fille, non seulement pour des raisons financières, mais aussi en raison de normes sociales (maintien des filles à la maison, mariage et maternité précoces, infrastructures scolaires inadéquates, discriminations, etc.)

L’éducation primaire a bénéficié d’un soutien important des gouvernements et de l’aide au développement. Des progrès considérables ont alors été réalisés. En Afrique Subsaharienne, 34 % des pays avaient atteint la parité en ce qui concerne l’enseignement primaire en 2017. En revanche, cette performance tombe à 21% pour le premier cycle du secondaire, 5% pour le deuxième cycle du secondaire et même 0% pour l’enseignement supérieur[1]. Faute de moyens financiers et humains suffisants, l’éducation supérieure a fait l’objet de moins d’attention, alors même que les besoins sont immenses et les inégalités de genre criantes.

Pour devenir de véritables actrices du développement de leur région et de leur pays, les jeunes filles et jeunes femmes ont besoin d’un accès continu à une éducation pertinente et de qualité. Des programmes de « seconde chance » à destination des femmes et des jeunes femmes vulnérables, qui n’ont pu bénéficier d’une éducation suffisante pour leur permettre émancipation et autonomisation peuvent être envisagés. Dans ce sens, l’ONU Femmes développe son programme « Second Chance Education and Vocational Learning (SCE) » visant à soutenir les femmes et jeunes femmes marginalisées, n’ayant pu bénéficier d’une éducation et risquant d’être laissées pour compte. Ce projet vise à développer des parcours d’apprentissage, d’entreprenariat et d’emploi adaptés au contexte, abordables et évolutifs, afin de permettre l’émancipation des femmes et jeunes femmes les plus défavorisées du monde.

Il s’agit également de faire évoluer les mentalités : développer des contenus éducatifs qui soient neutres au niveau du genre et mettre en place des actions de sensibilisation destinées à changer la perception que peuvent avoir, à la fois les hommes et les femmes, sur les perspectives de carrière ouvertes aux jeunes femmes.

 

… permet l’accès à des opportunités économiques…

Des différences sensibles entre hommes et femmes sont apparues sur le marché du travail, selon le secteur d’activité, la profession et le type d’emploi (ségrégation verticale et horizontale relative au genre). Les femmes travaillent fréquemment dans des secteurs où les formations susceptibles de permettre une évolution de carrière ou un changement de métier sont plus rares. L’Afrique est la deuxième région du monde la moins égalitaire en termes de participation des femmes à l’économie formelle. Près de 90% des femmes employées sur le continent travaillent dans l’économie informelle, contre 83 % des hommes[2].

La participation des femmes au monde du travail et leur ascension professionnelle se heurtent en outre à des obstacles considérables qui sont le fruit de cultures et de pratiques sectorielles et organisationnelles dominées par des valeurs, des convictions et des modes de comportement (encouragés ou confortés par les normes sociales et les institutions) qui ont un effet de repoussoir ou de plafond de verre.

Les femmes sont ainsi moins susceptibles que les hommes d’étudier dans les domaines de la science, la technologie, l’ingénierie et les mathématiques. En 2013, la part des femmes diplômées de l’enseignement supérieur en Sciences ainsi qu’en Ingénierie était respectivement de 19% et 21% au Burkina Faso et de 27% et 18% au Ghana[3]. Le manque d’informations sur les possibilités offertes dans ces secteurs dominés par les hommes, les facteurs psychosociaux, l’absence de rôles modèles, les réseaux et les normes sexistes biaisées sont quelques-uns des facteurs qui expliquent ces dynamiques.

Outre les compétences traditionnelles telles que la lecture, l’écriture et le calcul, les compétences numériques sont depuis longtemps devenues l’un des principaux domaines d’expertise pour le 21e siècle. 55% des femmes chefs d’entreprise affirment qu’améliorer leur expertise technique est une priorité. Or, près d’un milliard de filles dans le monde (soit 65% de toutes les filles et jeunes femmes de moins de 24 ans) ne possèdent pas ces compétences, qui sont essentielles pour participer au monde du travail à l’avenir. Certains acteurs se sont ainsi déjà positionnés sur cet enjeu. C’est le cas par exemple du Ghana Code Club[4], qui, avec son projet « Code on Wheels », va organiser un atelier mobile de codage pour les filles et les femmes de 12 à 24 ans dans différentes régions du pays. Les ateliers permettent aux participantes de se familiariser de manière ludique et pratique avec la pensée et les compétences techniques sur ordinateur.

 

… favorables à l’émancipation économique et sociale des femmes.

Les opportunités économiques jouent pourtant un rôle central dans les rapports sociaux. Avoir accès à un emploi décent et rémunérateur, permet de s’affirmer comme membre de la société économique, ce qui constitue un premier pas vers l’autonomisation et l’émancipation.

Donner à davantage de femmes la possibilité d’accéder à des opportunités économiques, d’entreprendre, de consommer librement et de faire partie intégrante de la vie économique réduit non seulement considérablement les inégalités de genre, mais transforme également la société et l’économie dans leur ensemble. En effet, l’inégalité entre les genres freine le développement économique et social. Elle coûterait en moyenne 95 milliards de dollars US par an à l’Afrique subsaharienne, atteignant un pic de 105 milliards de dollars US en 2014 – soit 6 % du PIB de la région[5] – ce qui compromet les efforts du continent pour un développement humain et une croissance économique inclusifs.

 

L’accès à une éducation de qualité, en particulier pour les filles, est ainsi essentiel pour lutter contre le cycle de la pauvreté et pour garantir à une société plus inclusive, l’égalité des chances pour tous.

 


Sources

[1] Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2019: Migration, déplacement et éducation: bâtir des ponts, pas des murs, UNESCO, 2019

[2] The power of parity: Advancing women’s equality in Africa, McKinsey Global Institute, November 2019

[3] Is the gender gap narrowing in science and engineering, Unesco, 2015

[4] Pour en savoir plus sur le Ghana Code Club

[5] Rapport sur le développement humain en Afrique 2016 : Accélérer les progrès en faveur de l’égalité des genres et de l’autonomisation des femmes en Afrique, PNUD, 2016

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Les écoles africaines au temps du covid-19

La gestion de la pandémie Covid-19 bouleverse l’éducation mondiale. Les fermetures d’établissements scolaires et universitaires ont renvoyé chez eux 1,5 milliard d’étudiants de 184 pays, soit plus de 90% des…

La gestion de la pandémie Covid-19 bouleverse l’éducation mondiale. Les fermetures d’établissements scolaires et universitaires ont renvoyé chez eux 1,5 milliard d’étudiants de 184 pays, soit plus de 90% des étudiants sur la planète[1].

Depuis la mi-mars en Afrique sub-saharienne, une grande partie des écoles et universités africaines ont ainsi fermé leurs portes. Pour autant, ces fermetures ne signifient pas l’arrêt complet des activités d’enseignement. Établissements publics, privés ou portés par les acteurs associatifs, tous essaient à la hauteur de leurs moyens de fournir des solutions de transition pour que les élèves poursuivent leur parcours scolaire et que le temps d’apprentissage, si précieux, ne soit pas définitivement perdu.

Le groupe Investisseurs & Partenaires, qui accompagne une quinzaine d’entreprises du secteur éducatif, peut témoigner de la forte résilience et de l’esprit d’innovation de ces acteurs. Des crèches aux lycées, en passant par les centres de formations, ces entreprises montrent qu’elles peuvent, au travers d’une crise qui les touche de plein fouet, adapter leur activité et maintenir le cap. Cet article se base en grande partie sur le portefeuille d’I&P, mais inclut également quelques autres initiatives marquantes.

 

Le e-learning, une évidence ?

Afin de garantir une continuité des activités d’enseignement, de nombreuses institutions s’appuient sur les dispositifs de e-learning. C’est par exemple le cas des lycées internationaux Enko, dont les cours ont lieu depuis fin mars sur une nouvelle plateforme digitale. Suite à la constitution d’un comité de crise au niveau de l’entreprise, ce sont aussi de nouvelles méthodes de travail qui ont été mises en place. Les professeurs doivent désormais s’assurer que chaque élève ait accès quotidiennement aux ressources nécessaires pour suivre les cours, soit en support digital, soit en imprimant les livrets envoyés aux familles[2]. Dans le secteur de la petite enfance, où le temps passé devant l’écran doit être limité, c’est la relation entre les parents et les structures préscolaires qui est à réinventer. Communication sur réseaux sociaux, newsletters, groupes Whatsapp… les entreprises spécialisées, à l’instar de Ker Imagination au Sénégal[3], peuvent accompagner les parents pour favoriser les bonnes pratiques à la maison et renforcer la communauté d’apprentissage.

Certaines entreprises éducatives ont fait, bien avant la crise, de la formation à distance le cœur de leur modèle. La startup Etudesk, basée à Abidjan et accompagnée par Comoé Capital, a ainsi développé une expertise précieuse pour construire des plateformes de e-learning sur mesure avec des partenaires variés. Aujourd’hui, Etudesk accompagne une dizaine d’établissements scolaires en Côte d’Ivoire et au Sénégal pour adapter et mettre en ligne leurs contenus pédagogiques dans les meilleurs délais et conditions possibles. African Management Institute construit quant à elle des parcours de formation à distance et en présentiel pour les entrepreneurs et les PME en Afrique de l’Est. AMI fournit actuellement un « kit de survie » gratuit aux entrepreneurs pour apprendre la gestion de crise et prendre les bonnes décisions face aux risques sérieux encourus par leur entreprise[4]. Un autre exemple captivant est celui de l’entreprise Kabakoo, basée au Mali, qui explore un nouveau modèle de formation d’ingénieurs centré sur les « solutions à des problèmes concrets et immédiats » de son environnement. Kabakoo met aujourd’hui à disposition sa plateforme internationale pour que ses apprenants et des experts conçoivent et fabriquent des objets utiles à la lutte contre le Coronavirus tels que des respirateurs artificiels et des masques[5]. Avec un positionnement unique dans le secteur des technologies et de l’éducation, Etudesk, AMI et Kabakoo font valoir leurs capacités d’innovation et de résilience pour apporter des réponses rapides et concrètes aux acteurs éducatifs traditionnels comme aux entreprises et aux citoyens.

Avec un positionnement unique dans le secteur des technologies et de l’éducation, ces entreprises font valoir leurs capacités d’innovation et de résilience pour apporter des réponses rapides et concrètes aux acteurs éducatifs traditionnels.

 

Connectivité, coût et conditions d’apprentissage : les défis de l’école à la maison

Les bonnes pratiques qui émergent ici et là font pourtant face à de nombreuses difficultés. En Afrique de l’Ouest, la connectivité des foyers n’est pas assurée dans de larges zones rurales ou isolées[6]. Aux enjeux de couverture internet s’articulent ceux du coût des forfaits pour consulter ces outils en ligne. D’autres canaux sont ainsi nécessaires et plusieurs initiatives sont en cours pour améliorer l’inclusion des systèmes éducatifs au temps du coronavirus et limiter les risques d’abandon scolaire[7]. Les stations de radio et les chaines de télévision nationales peuvent constituer des solutions massives de diffusion de contenu pédagogique[8], à condition d’une coopération renforcée entre les ministères concernés et entreprise des télécoms, comme c’est le cas en Côte d’Ivoire[9].

D’autre part, il faudra s’assurer que les élèves puissent étudier dans de bonnes conditions et avec assiduité, ce qui est en réalité l’enjeu majeur sur lequel le e-learning offre pour le moment peu d’information. Une réflexion de fonds sur le rôle des enseignants et sur les méthodes pédagogiques à distance doit être conduite pour accompagner l’essor des technologies de l’éducation.

 

Les impacts économiques sont immédiats et durables

Enfin, la crise du coronavirus constitue une menace très forte sur la pérennité financière des entreprises du secteur. Avec un gel complet des recettes qui pourrait durer jusqu’en septembre, les entreprises éducatives doivent chercher à maintenir une bonne relation avec toutes leurs parties prenantes, notamment avec leurs salariés. Ajustement des plans de trésorerie, suppression des charges non essentielles, priorisation des créanciers… des mesures spécifiques peuvent être envisagées à court terme. Pour les établissements les plus robustes, ces mesures seront sans doute suffisantes et s’ajouteront probablement à l’appui bienveillant des partenaires bancaires. Mais pour une majorité d’acteurs privés plus vulnérables, des mesures de soutien complémentaires et significatives seront absolument nécessaires à leur survie. Gouvernements, bailleurs, investisseurs, tous les financeurs de l’éducation devront apporter au plus vite des réponses adaptées.

 

L’opportunité de transformer l’éducation

L’expérience actuelle est inédite. Les entreprises éducatives les mieux préparées à la crise ont été celles qui avaient intégré, même de façon incomplète, le défi de la transformation digitale à leur modèle. Aussi, la crise du coronavirus procure à tout le secteur de l’éducation une opportunité peut-être inédite de déployer de nouveaux modèles qui entrent en résonance avec les aspirations et les pratiques des nouvelles générations d’apprenants.

Élargir l’accès aux contenus, désenclaver les populations, développer de nouveaux services, individualiser les parcours pédagogiques, construire de nouvelles communautés d’apprentissage : le potentiel de l’éducation digitale est immense, pour l’entreprise comme pour ses bénéficiaires. Après l’urgence d’aujourd’hui, il sera sans doute temps pour tous les acteurs de l’éducation de ré-imaginer leur modèle tout en maintenant les enjeux d’accessibilité, d’inclusion et de qualité au cœur de leurs principes.

La crise actuelle procure à tout le secteur de l’éducation une opportunité inédite de déployer de nouveaux modèles qui entrent en résonance avec les aspirations et les pratiques des nouvelles générations d’apprenants.

 

Notes

[1] Informations de l’UNESCO au 7 avril 2020 https://en.unesco.org/news/unesco-launches-codethecurve-hackathon-develop-digital-solutions-response-covid-19

[2] https://enkoeducation.com/fr_FR/covid-19-and-school-closings-enko-education-implements-distance-learning-in-all-its-schools-across-africa/

[3] https://www.facebook.com/KerImagiNation/

[4] https://www.africanmanagers.org/all/news/keep-thriving-ami-learning-covid-19/

[5] https://www.kabakoo.africa/blog/une-bonne-vieille-machine-a-coudre-et-du-fil-contre-covid-19

[6] Voir par exemple l’indice de connectivité développé par GMSA montrant les déficits d’infrastructure et de connectivité dans la zone Afrique de l’Ouest https://www.mobileconnectivityindex.com/#year=2018

[7] Voir les risques soulignés par Jeune Afrique au Sénégal : https://www.jeuneafrique.com/922593/societe/senegal-les-bons-et-les-mauvais-points-de-lecole-a-distance-au-temps-du-coronavirus/

[8] Voici les différents canaux d’enseignement à distance recensés par le GPE : https://www.globalpartnership.org/blog/school-interrupted-4-options-distance-education-continue-teaching-during-covid-19#.XoXPayoKbqI.linkedin

[9] Voir ici l’initiative du gouvernement ivoirien qui a démarré le 6 avril 2020 pour les classes d’examens (CM2, 3ème, Terminal). http://www.gouv.ci/_actualite-article.php?recordID=11002

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Afrique : le spectre du coronavirus

Il est difficile de prédire l’imprévisible. Surtout lorsque celui-ci est inconnu. C’est pourtant ce que doivent s’essayer à faire en ce moment les dirigeants de tous les pays.

Il est difficile de prédire l’imprévisible. Surtout lorsque celui-ci est inconnu. C’est pourtant ce que doivent s’essayer à faire en ce moment les dirigeants de tous les pays.

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Comprendre les conséquences économiques du Coronavirus

Dans un entretien du 6 février 2020, Jacky Mathonnat, professeur émérite, Cerdi-Université Clermont Auvergne et responsable du programme santé de la Ferdi, analyse les conséquences économiques du Coronavirus. Que peut-on…

Dans un entretien du 6 février 2020, Jacky Mathonnat, professeur émérite, Cerdi-Université Clermont Auvergne et responsable du programme santé de la Ferdi, analyse les conséquences économiques du Coronavirus.

Que peut-on penser de l’intervention de la Chine face à l’épidémie de Coronavirus? Quelles pourraient être les conséquences économiques de l’épidémie?

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Entrepreneuriat au Sénégal : plus de guépards que de gazelles

La promotion de l’emploi est l’une des priorités du continent africain pour les années à venir. Selon la Banque Africaine de Développement, seulement 3 millions d’emplois formels sont créés chaque…

La promotion de l’emploi est l’une des priorités du continent africain pour les années à venir. Selon la Banque Africaine de Développement, seulement 3 millions d’emplois formels sont créés chaque année en Afrique, alors que 10 à 12 millions de jeunes entrent sur le marché du travail chaque année.

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L’Algérie dans l’attente de mutations structurelles

En cette année 2019, l’Algérie aura été l’un des grands pays animateurs de la vie politique africaine avec, en point d’orgue, la démission du Président Abdelaziz Bouteflika. L’économie est actuellement…

En cette année 2019, l’Algérie aura été l’un des grands pays animateurs de la vie politique africaine avec, en point d’orgue, la démission du Président Abdelaziz Bouteflika. L’économie est actuellement en souffrance, moins par son taux de croissance et par sa compétitivité en prix et coûts, que par son incapacité se diversifier et à créer les centaines de milliers d’emplois nécessaires, chaque année, à l’entrée d’une cohorte sur le marché du travail.

Un entrepreneuriat en mal d’institutions porteuses

Concernant la gouvernance politique et économique, l’Algérie est en retrait de la moyenne de l’Afrique du Nord et dans certains cas, de la moyenne continentale. Les libertés individuelles n’ont pas permis aux citoyens de s’investir pleinement dans le champ politique. Dans ce contexte, la redevabilité des décideurs publics a été structurellement faible tandis que les rentes ont contribué à acheter une certaine « paix sociale » par le bais de subventions allouées à la consommation des ménages (Le Billon, 2003).

Les quatre derniers mandats présidentiels (1999-2014) ont suscité le retour à la paix civile. Le régime s’est progressivement ouvert à davantage de coopération avec le secteur privé dans un esprit qui a toutefois privilégié le maintien des relations clientélistes. Les cadres de concertation ont favorisé les acteurs proches et respectueux du pouvoir. Cet esprit de réseau a produit des manquements notables dans la transparence des actions publiques, dans l’instauration de mécanismes efficaces de marchés concurrentiels. Devant la montée inexorable des mécontentements sociaux, les réponses sont demeurées davantage dans une gestion de court terme des problèmes que dans la mise en place d’une vision stratégique avec des solutions de long terme compatibles avec les exigences de la globalisation et de la création d’emplois.

Le cantonnement dans des demi-mesures a contribué à altérer la volonté de réformes de nature à protéger l’économie des vulnérabilités associées au retournement du « super cycle » des matières premières. La gestion de court terme de la rente et le clientélisme politique ont donc freiné l’initiative de l’entrepreneuriat local, négligé la prise en compte des perspectives de long terme sur un fond de corruption resté élevé.

Jusqu’ici, tant la stimulation de la création d’entreprises que l’ouverture des marchés publics à des agents sans accointances avec le « clan politique » sont demeurées timides. Les événements actuels diront dans quelle mesure l’organisation de la vie politique, économique et sociale pourra muter dans l’ordre et la paix civile. De la réussite de ce changement dépendra la capacité à projeter l’Algérie dans l’espace sous régional plus intégré qui s’annonce avec la perspective d’élargissement de la CEDEAO et la mise en place de la zone de libre-échange continental africaine.

Des prix et coûts en adéquation avec la compétitivité

L’Observatoire de la Compétitivité Durable (OCD) de la FERDI confère à l’Algérie la première place, tant en Afrique du Nord que sur l’ensemble du continent, pour sa compétitivité prix. Cette position, on ne peut plus flatteuse, ne manquera pas d’étonner. Elle suggère que la diversification n’a pas subi le « syndrome hollandais » associé aux rentes du pétrole et du gaz qui suscitent généralement la hausse des coûts au point d’évincer la production des biens échangeables autres que primaires (Djoufelkit 2008). Le facteur de conversion de parité des pouvoirs d’achat vis-à-vis du dollar établit que le coût du panier de biens, en 2016, n’atteindrait que 25% du prix payé aux Etats-Unis, 40% de celui de la moyenne africaine et 30% de la moyenne des pays d’Afrique du Nord (Graphique 1). En Algérie, le niveau des salaires est par ailleurs relativement bas. La rémunération d’un caissier dans une moyenne surface de vente de produits alimentaires est largement inférieure, au taux de change courant, à ce qu’elle est dans les autres pays d’Afrique du Nord, pas très loin du niveau moyen continental alors que l’Algérie est un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure. Une lecture plus analytique des prix conduit toutefois à nuancer des conclusions qui sont un peu en trompe l’œil.

Graphique 1 : Evolution du facteur de conversion pour la PPA (dinar)

Graphique 1 : Evolution du facteur de conversion pour la PPA (dinar)

*Le facteur de conversion de la parité des pouvoirs d’achat est ici le nombre d’unités de monnaie nationale requises pour acheter la même quantité de biens et services sur le marché intérieur qu’un dollar américain permettrait d’acheter aux États-Unis.

 

La première raison est liée aux conséquences d’une tradition interventionniste qui concourt à des prix administrés qui ne traduisent pas nécessairement la réalité des prix de marché, à un encadrement des marges commerciales toujours prégnant. En décembre 2017, le problème s’est concrètement posé pour le pain. Des centaines de boulangeries ont pris l’initiative de braver la réglementation publique en portant la baguette de pain à 15 dinars. Le prix officiel était alors de 8,5 dinars, invariant depuis 1996, et un prix courant de 10 dinars à Alger. Selon la fédération des boulangers, non reconnue par l’Etat, de nombreuses boulangeries seraient vouées à fermer du fait de la réglementation des prix qui ne permettrait plus de couvrir les coûts de production. La difficulté est donc de rendre compatible les logiques économiques et sociales. Comme dans la plupart des pays en développement, le prix du pain est un sujet très sensible, poste important de la consommation alimentaire des ménages. Pour une population de plus de 41 millions d’habitants en 2017, 70 millions de baguettes seraient vendues chaque jour !

L’interventionnisme dans la formation des prix peut correspondre à une protection instantanée du consommateur, mais il n’est pas sans contrepartie à plus long terme. Il appauvrit le jeu du marché concurrentiel et l’émergence de tricheries sur la qualité du produit. Au-delà du pain, la préférence publique pour la réglementation peut donc entraîner des distorsions dans l’allocation des ressources au sein de l’économie. Elle induit des incertitudes sur la rentabilité des entreprises avec des implications que l’on mesure mal pour le bien-être à long terme de la collectivité.

La seconde raison, qui conduit à nuancer la compétitivité prix découle des subventions publiques. Lorsque le prix est maintenu en dessous du coût économique, une subvention peut compenser le manque à gagner du producteur. Pour que cette logique économique tienne à long terme, il faut toutefois supposer que ces subventions sont pérennes. L’information sur le coût de production du pétrole et du gaz est stratégique. De ce fait, on en a qu’une connaissance assez approximative. Pour l’Algérie, le seuil de rentabilité du baril de Brent serait distribué entre 20 et 40 dollars. Compte tenu de la place du pétrole et du gaz dans l’activité du pays, on pressent l’influence de ces rentes dans le PIB et leur contribution au financement du budget de l’Etat (jusqu’à 60% des recettes).

Graphique 2 :   Le pourcentage des rentes dans le PIB de l’Algérie (1990-2016)

 

Les subventions à la consommation et les transferts à l’économie sont devenus le talon d’Achille des finances publiques. Leur part dans le PIB a tendanciellement augmenté depuis la fin des années quatre-vingt-dix, passant de 4% à environ 12% en 2012 alors que le prix des hydrocarbures n’avait pas encore amorcé son reflux. Les produits de consommation concernés sont nombreux. Sur l’exercice 2015, les services du FMI ont estimé que les subventions avaient coûté environ 14 % du PIB et représenté l’équivalent du déficit budgétaire de l’année, le double des budgets cumulés des ministères de la Santé et de l’Éducation. Selon des chiffres les plus récents émanant du Ministère des Finances, on serait sur un pourcentage d’environ 10% de subventions explicites directement prises en charge par le budget de l’Etat, 18% de subventions implicites, plus difficiles à évaluer, comme, par exemple, les avantages fiscaux accordés aux entreprises pour leurs investissements. Le rôle que jouent ces subventions est important. Il est probable que la nouvelle équipe Algérienne sera rapidement placée devant le redoutable dilemme de choisir entre les entreprises et les consommateurs, entre le court terme et le long terme dans une démarche à la fois cohérente et compatible avec la faisabilité politique.

 

Références

Le Billon, P. (2003). Buying peace or fuelling war: the role of corruption in armed conflicts. Journal of International Development, 15(4), 413-426. https://doi.org/10.1002/jid.993

Djoufelkit. H, (2008), « Rente, développement du secteur productif et croissance en Algérie », AFD, Document de travail, n°64, Paris. https://www.afd.fr/

Observatoire de la compétitivité durable : https://competitivite.ferdi.fr/

 

 

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Comment s’attaquer au facteur informel dans les entreprises africaines ?

Près de 90% des emplois sont informels en Afrique Subsaharienne, selon l’Organisation Internationale du Travail. C’est de loin la région du monde où l’informalité est la plus élevée, même si…

Près de 90% des emplois sont informels en Afrique Subsaharienne, selon l’Organisation Internationale du Travail. C’est de loin la région du monde où l’informalité est la plus élevée, même si le phénomène existe sur tous les continents. Nombre de petites entreprises africaines fonctionnent ainsi de manière plus ou moins informelle… Comment changer la donne ? Comment accompagner ces entreprises dans leur formalisation ?

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